Dédicace du premier site de Rouma.com dans les années 90

A feu mon grand-père Rehouma

A ma tante, ma bien aimée Mabrouka

A ma mère « la roumia » et

A mon père qui a pu dépasser « l’influence du milieu » et nous donner une éducation « mixte »

A Jalal ed din el Roumi sofï poète que je toute mon admiration ainsi qu’à tous les soufis qui furent éliminés de par le monde car dérangeant la classe politique et constituant un contre-pouvoir proche du peuple.

A tous les êtres anonymes, combattants ou pas qui osent ou ont osé s’élever contre l’hégémonie de pensée, d’attitude, quelques soient leurs croyances.

A tous ceux qui ont le courage d’être eux-mêmes et d’expérimenter toutes les facettes de leur identité malgré la spécialisation exclusive ambiante déterminée par les maîtres impersonnels du monde actuel.

A ceux qui défient les systèmes – de l’éducatif au productif – qui voudraient nous étiqueter, nous enfermer dans des mots réducteurs, assimilant l’être humain à une machine, un pouvoir d’achat, un outil de consommation, sans oublier notre cerveau, pour mieux nous même qu’il utilement cette séparation et cette lutte du pouvoir.

A Peter Watkins, réalisateur visionnaire, pour toute son œuvre et notamment son dernier film : « La Commune de Paris » (1999), qui dénonce, entre autres, l’influence des médias.

A tous ceux qui se réveillent et même à ceux qui s’endorment car je crois en la prise de conscience, et que finalement « c’est la lumière qui permet l’ombre d’exister » et « pas l’inverse », et particulièrement

A toutes les femmes qui par leurs actes quotidiens et non reconnus parfois, souvent rejetés, dévalorisés, qui donc tentent malgré tout de construire la paix en s’enracinant dans un acte de toutes sortes.


Entretien d’Etoiles d’Encre avec Rouma

Puisque tu es d’origine tunisienne, peux-tu nous situer brièvement ton enfance et les lieux où tu l’as passée, l’histoire de ta famille par rapport au Maghreb, ce qu’il te semble intéressant d’en dire concernant ta propre trajectoire.

Rouma : Je n’aime pas trop le terme « origine », en fait je suis franco-tunisienne, musulmane baptisée. Mon père est tunisien, ma mère française. Si l’on va plus loin mes grands-parents et d’autres se sont engagés. Du côté français vers la colonisation algérienne et du côté tunisien. La famille a été déchirée par des engagements de certains qui étaient pro-français et d’autres qui étaient nationalistes, notamment une tante, ma bien-aimée Mabrouka qui fut violée, puis fusillée par une garnison française dans l’extrême sud tunisien avec ses enfants et son mari…
Née en France car ma mère préférait être au côté de la sienne pour ce moment, j’ai passé mes 20 premières années en Tunisie. Nous faisions souvent l’aller-retour pour voir la famille, en France et aussi la famille dans le Sud tunisien, à Zarzis, où je me retrouvais habillée avec les habits traditionnels, dans la cour de la maison. La « sénia » familiale, avec les cousines d’un côté et les hommes de l’autre et les vieilles histoires berbères de notre tribu qui était nomade… J’adorais cela à l’époque – et encore maintenant – jusqu’à ce que ma cousine la plus proche se marie à 16 ans et que j’assiste au rituel du drap taché de sang le lendemain de son mariage… Cela avait encore lieu il y a une quinzaine d’années dans les milieux ruraux.
C’est là que j’ai réalisé la chance que j’avais, d’être née de couple mixte, habitant Tunis capitale, malgré toutes les difficultés qu’il faut assumer et les rejets d’un côté comme de l’autre.
En effet, la principale question que l’on me posait c’était : « Te sens-tu plus française ou plus tunisienne ? », comme s’il fallait que je fasse un choix entre l’une ou l’autre. Je ne peux et ne veux séparer mes globules blancs des rouges.
Je suis les deux à la fois. Pour ceux qui insistent, je réponds : mon cœur est tunisien.
J’ai fait très tôt l’expérience d’une sorte de va-et-vient ambigu, entre ce que l’intellect humain séparatiste et fondé sur la dichotomie qualifie de contraires, sous-entendu excluant l’autre alors que je ressens ces deux pôles, et les vis comme les deux oreilles, les deux narines… d’un être. Dans ce cas, comment préférer une oreille à une autre ou en choisir une sans l’autre ?

C’est vrai que je discute avec mes cousines qui ont choisi de porter le voile parce que j’essaye de comprendre. Et au fond de moi, je comprends leur envie de tranquillité, et surtout, l’illusion du respect que ce voile leur donne vis-à-vis du regard des hommes et justement de leurs mots vis-à-vis d’elles, mais cela est un autre sujet…

À quel moment as-tu décidé de devenir peintre ? Comment cela s’est-il fait et à quoi cela répond-il pour toi ? As-tu pratiqué d’autres activités créatrices ?

Rouma : Je n’ai pas vraiment décidé de peindre et c’est une activité que je faisais spontanément, étant déjà très solitaire et très sauvage. Enfant, j’adorais barbouiller, raconter des histoires, faire des spectacles pour des spectateurs imaginaires… J’ai d’abord commencé par la sculpture que j’ai arrêtée par manque de place. Je sculptais tout et surtout la terre, l’argile. Mes parents et amis étaient contre, car c’était une activité de plus où j’étais garçon manqué à leurs yeux, ou bien c’était être clocharde ou fille de mauvaise vie… Aujourd’hui, c’est un peu plus « à la mode ».

Il y a 4 ans, j’ai participé à la création et à l’animation de séminaires d’art-thérapie avec une amie médecin où nous intégrions la danse, les couleurs et les formes avec la peinture et l’argile. Cela a été une révélation pour moi et j’adorerais recommencer. Sinon, j’écris beaucoup.

En fait, pour moi, la création a été d’abord thérapeutique et m’a soignée de tous ces regards et jugements contradictoires que je subissais ou bien que je m’imaginais, et cela revient au même au niveau du vécu. Je me sentais anormale, indigne d’exister, perturbante pour les autres et donc pas aimable jusqu’à ce que je comprenne que j’avais le droit de ne pas me déterminer par rapport à un référentiel qui ne me convenait pas et que c’était cela le sens de ma vie, avoir le courage de m’autodéterminer quels que soient les opinions ou avis.

C’est difficile encore maintenant, et je suis souvent épuisée, découragée, mais bon, j’ai déjà eu beaucoup de chance d’arriver à vendre mes toiles. Il y a encore 7 ans, je n’aurais jamais cru cela possible. Je ne m’imagine pas être autrement.

Parmi les toiles et les dessins que tu nous as montrés, il y a beaucoup de thèmes différents, et ta façon même de travailler varie d’un sujet à l’autre. Que pourrais-tu dire de la trajectoire que tu suis, ou du sens que tu aimerais donner à ta création?

Rouma : En effet, je travaille différents thèmes et cela m’est nécessaire, car par exemple l’échauffement de ma main et de mon esprit, quand je fais du figuratif, vient nourrir l’abstrait et vice-versa. C’est assez dispersant mais j’ai besoin de poursuivre ma recherche de cette manière et me suis offert le luxe de refuser de « choisir de ne plus faire que de l’orientalisme » comme me l’avaient demandé certaines galeries pour me lancer et m’exposer à un niveau supérieur…

Pour ce qui est du sens, il est là sans que j’aie à en décider, il existe et même transpire. C’est comme un voyage, un labyrinthe initiatique parfois doux, calme et sensuel et par moments une sorte de rituel guerrier. Je suis heureuse que ce sens soit, de lui-même, mouvant. J’ai souvent l’impression que ce n’est pas moi, mais quelque chose à travers moi qui s’exprime, que je ne suis qu’un intermédiaire. Et puis après tout, ce qui est important ce n’est pas moi, c’est le sens que les autres donnent, c’est le ressenti qu’ils éprouvent et aussi les découvertes qu’ils font par leurs yeux et surtout leurs âmes. Une sorte de « je sors de moi, je regarde et je re-rentre à l’intérieur de moi avec cette expérience ou non-expérience » et puis alors que se passe-t-il, qu’est-ce que je deviens? »

En tant que quelqu’un qui a abordé la peinture également, je me suis souvent posé la question de ce que ça signifie au niveau du ressenti intime, pour une femme, la création plastique. J’y trouvais un rapport très fort avec le corps. Qu’en penses-tu? Comment vis-tu cet acte profondément physique et à la fois très abstrait ?

Rouma : Comme tu le dis, effectivement, c’est physique et abstrait et plein d’autres choses notamment que je qualifierais d’énergétiques. C’est une sorte de processus de vases communicants comme un grand corps qui inspire et expire, parle, bouge, crie, mange… qui est capable de toutes ces activités diverses, et qui à ce moment-là unifie toutes ces possibilités. Une sorte d’univers holistique multidimensionnel.

Et pour moi, c’est une thérapie ou plutôt un besoin vital qui fait que je me sens bien avec moi-même quand je le fais. C’est une communication avec l’âme, un partage. C’est presque comme faire l’amour, faire l’amour avec soi-même, être tellement plein d’amour parfois calme, par- fois violent parfois haineux, enfin la palette est infinie … Il y a telle- ment de manières de faire l’amour … et puis tu sais bien, on peut être son pire ennemi comme son meilleur ami…

Que penses-tu de l’imprégnation culturelle de quelqu’un qui est, comme toi originaire du Maghreb par rapport au désir de s’exprimer avec de la couleur et au moyen de la représentation ? Y vois-tu le fran- chissement d’un vieil interdit ? Une forme de libération par rapport à un type de société, à toi-même en tant que femme ? Ou cela te sem- ble-t-il être du même ordre que ce que ressent un(e) peintre d’origine occidentale ?

Rouma : Je me sens plus maghrébine et mon désir de peindre a été brímé car cela n’était pas très bien vu d’être peintre, en tout cas je n’avais pas d’exemple autour de moi, et encore moins d’exemples de femmes. Maintenant, c’est vrai que l’interdit ne m’a jamais paru être un obstacle, au contrai- re, cela me motive et finalement, loin de me brimer ça m’a sûrement donné la force d’y aller malgré tout. J’ai toujours été révoltée et critique vis-à-vis de ce qu’on me proposait. Et en même temps, j’ai gardé ce côté enfant parfois naïf qui m’a amené à ce que je suis aujourd’hui : croire que tout est possible, et, malgré l’adversité, se donner les moyens d’y arriver ! Et puis de voir que beaucoup de choses interdites étaient autorisées par les « pistonnes » m’a permis de démystifier les interdits imposés, qui sont finalement choisis par des hommes qui se croient plus proches de Dieu que les autres, et plus à mêmes d’interpréter la parole divine que les autres, donc pour moi ; motivés par des intentions de pouvoir personnel…

La toile qui illustre la couverture de la revue s’intitule « Mère divine », titre fort et provocateur. Peux-tu nous en parler ?

Rouma : « Mère Divine » fait partie d’une série de pastels et notamment des œufs à différents stades avant l’éclosion, et des êtres en devenir. Nous sommes tous à chaque instant des êtres en devenir. D’après ma perception, Dieu est aussi bien homme que femme. Et si je me laissais aller je dirais même que pour moi Dieu est une Femme. Une femme a bien sûr besoin d’un homme pour devenir mère, mais l’en- tre existe grâce à une mère, qu’il soit homme ou femme, et ces rapports avec sa mère sont déterminants pour sa propre vie. De plus, la Mère pour moi, c’est aussi la Terre que l’on pollue, maltraite, dégénère et qui continue encore et encore à nous nourrir, à nous réchauf- fer… malgré tous ces abus, et avec le sourire. Bref un archétype réconfortant mais aussi très difficile à suivre dans mon cas. D’ailleurs c’est aussi à cause de cette omnipotence inconsciente de la mère, de la puissance inconsciente qui en découle, que des hommes ont voulu créer des sociétés où elle était maintenue sous le joug, essayant même de convaincre la femme qu’elle était un sous-homme. Partout, dans tous les domaines, la référence est masculine, c’est l’hypothèse de base des systèmes dans lesquels nous vivons. Systèmes éducatifs ou productifs, qui déterminent notre manière de penser, d’élaborer des concepts et d’ex- primer des idées. Au-delà des attitudes, cet état de fait transpire même dans le langage.

Parmi les dessins que tu nous as montrés, beaucoup représentent des corps de femmes que je dirais « en éclats » où le trait lui-même m’est apparu comme violent. Quelle est l’inscription de cette violence pour toi ? Ou bien s’agit-il d’autre chose ?

Rouma : Encore une fois, je crois que c’est plutôt les personnes qui voient ces œuvres qui sont plus à mêmes d’en parler que moi, car je ne pense pas pouvoir être juge et parti. Cependant, piquée au jeu, je vais parta- ger ma pensée. La violence existe partout et j’en arrive à me dire quel- le est le fondement de la vie. Car comment ferait un enfant pour sortir du ventre de sa mère s’il n’y avait cette violence, la sienne, celle de sa mère, cette énergie vitale. Sinon physiquement et symboliquement, je ressens l’être-femme écar- tée entre ses désirs, les images aliéantes de femmes objets qu’on nous rabâche à coups de publicité dégarnant, aussi bien pour les hommes que pour les femmes, et qui sont déterminées par les maîtres impression- du monde politique et économique actuel. Les images de la femme se trouvent ainsi dans tous les sens, qui existe pour satisfaire d’abord l’au- tre et si elle le peut après, elle-même. Je ressens aussi que c’est comme si une femme sans enfants ou sans homme était une demi-femme, que la société ne validait la féminité qu’après une maternité à coup de minijupes, maquillages, séduction ouverte alors que pour moi, être femme n’a rien à voir avec tout ce qu’on me propose et cela me révolté d’autant plus que la victime a été majoritairement consen- tante, ou du moins, a participé à pérenniser ce système (l’éducation de nos mères et grands-mères auprès de nos frères, oncles … ). Heureusement que nous nous réveillons.

Est-ce que « les mots qui nous font violence », cela fait écho à quelque chose pour toi ?

Rouma : Déjà les mots et les images que l’on nous sert depuis notre ten- dre enfance sont violents. C’est comme si on voulait nous habituer très tôt à vivre dans un monde violent, pour justifier la violence économique actuelle. Or à la base, le monde n’est pas fondamentalement violent, c’est, pour moi, la manière dont l’être humain s’est défini et a défini son cadre de vie, qui fait qu’on en est là aujourd’hui ! De plus, les mots s’adressant à une femme sont souvent plus violents, notamment je ne connais pas d’équivalent pour les hommes au niveau de la pléthore d’insultes concernant les femmes : salope, connasse … et même chose dans toutes les langues. Il devient urgent que les femmes sortent de leur silence, silence qui empr- isonne. Et je crois que l’on peut constater aussi que de plus en plus de femmes s’autorisent à s’exprimer librement et à accepter leur propre vio- lence, malgré l’archétype exclusif de la femme douce et seulement douce, qui nous empêche d’explorer les autres facettes d’une identité, qu’elle soit masculine ou féminine.

D’autres peintres nous ont pari influences par l’art africain, un certain rythme des couleurs, notamment des visages avec une matière dense et mouvante à la fois. Reconnais-tu cette influence en toi ?

Rouma : Oui. Mais aussi le fait que l’Afrique du Nord est plus proche de l’Afrique noire qu’on le croit, cela transparaît dans certains travaux artisanaux, dans la manière de construire les maisons… et puis les plus beaux nomades existent encore … ! Ma mère s’appelle les Akari, nous sommes des berbères. Il en existe encore également et certains petits grou- pes ont fait le choix de rester nomades, mais la plupart sont sédentarí- sés maintenant.

Peux-tu nous parler des techniques que tu utilises de préfé- rence, huile, gouache, acrylique, encres, pastels, des supports, des maté- riaux, et comment se font ces choix quand tu te mets au travail ?

Rouma : Mes choix se font surtout par rapport à ce que j’ai de dispo- nible au moment où je m’y mets. Même si mon matériel est souvent déter- miné par l’aspect financier, je peins en général avec de l’acrylique sur toile mais j’aime aussi le carton et le bois que je récupère dans la rue ou dans des magasins dont je sollicite les chutes de tous les matériaux depuis des années. C’est vrai que le bois est lourd à déplacer en cas d’ex- po., mais j’aime beaucoup les effets qu’il donne. D’ailleurs, je m’en sers aussi pour la gravure que j’adore mais je n’ose en faire autant que je veux car je ne suis pas encore à même d’investir dans l’équipement. Pareil pour les toiles ou les œuvres de très grand for- mat que j’aimerais beaucoup réaliser ou la peinture à l’huile qui deman- de un lieu d’entreposage pour le séchage…

Une question toute personnelle : que penses-tu des graffitis et des tags qui recouvrent certains murs des cités ? As-tu déjà eu envie d’en réaliser ?

Rouma : J’aime beaucoup les tags et je trouve que dans un paysage de zone où il y a des cages pour êtres humains, il est temps que les cités donnent une place de plus en plus importante à ces tags qui apportent de la couleur et de la joie dans ces univers monotones et architec- turalement morbides ; c’est à croire que cela a été fait intentionnellement ! J’ai déjà travaillé sur des murs, notamment avec des amis peintres sur le Canal de l’Ourcq et à la Villette, on s’était d’ailleurs fait courser par des bandes à qui « appartenaient » les murs… Sinon, j’avais fait une fresque murale à l’hôpital Béclère à Clamart, dans le cadre d’un programme « l’art dans les hôpitaux » et je me suis également permis de faire une immense œuvre murale en février 99, sur des murs blancs et irréguliers comme je les aime, lors de mon exposition au Comité Culturel de Sidi Bou Saïd (cela avait d’ailleurs été filmé en direct) avec un bout de charbon récupé- ré dans le canoun que j’avais installé. Cela m’a beaucoup plu, mais un peu moins aux autorités il me semble, et j’ai dû repeindre les murs en blanc à la fin de l’expo.

Revue 7-8 – Maux dits, Mots tus

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